juil 03 2009
Au coeur du Pérou en grève générale
A la télévision, le journal de 19h ne parle que du paro, la grève. Dans le nord, sur la côte, dans le centre, dans la région de Cusco… partout des routes bloquées et des campesinos en colère. On en a vu pas mal aujourd’hui, mais on ne savait pas que tout le pays était touché à ce point. Et on est en plein dans la gueule du loup : Andahuaylas, l’épicentre du paro, où nous apprenons que le premier ministre vient demain négocier avec les grévistes !
L’incurie du consulat
On s’était renseigné avant de repartir de Cusco pour s’enfoncer dans le Pérou central ; un enchevêtrement de profondes vallées chevauché par de mauvaises pistes en terre. Mais au téléphone, le consulat de France nous avait donné les mêmes informations que celles trouvées dans la presse.
Oui, nous sommes au courant qu’il y a une grève et des bloqueos (barrages routiers). Mais concrètement, ça touche quelles routes, et quelles sont les manifestations à venir ?
Je ne sais pas trop… Vous êtes à Cusco vous dites ? Vous savez que nous avons une Alliance Française là-bas, nous proposons des sorties et des activités culturelles.
Ah… ok merci, au-revoir.
Sur Conseil aux voyageurs, les dernières infos dataient de plus de 15 jours, et ne parlaient que de la tuerie de Barga, pas du paro. Et notre mail à l’ambassade de France de Lima nous est revenu : adresse inexistante…
Les quelques cyclos arrivant à Cusco après avoir traversé le Pérou nous ont rassuré : il y a de nombreux bloqueos, mais les cyclistes passent sans soucis, et les grévistes sont très aimables avec les touristes.
Passage de bloqueo, mode d’emploi
C’est au cinquième jour qu’on a rencontré le premier. Après 2000 mètres de dénivelé sur piste, qui nous avaient coupé toute envie de faire demi-tour. On arrive donc sur site un peu nerveux. La moitié du talus a été pelletée sur la route, et d’énormes pierres complètent la barricade. Il y a là quelques collectivos et camions qui sont bloqués depuis on ne sait quand, et il y a surtout une cinquantaine de campesinos sur le barrage. Impressionnant…
On prend un air détendu, on sourie, et on s’approche en marchant à côté de nos vélos. On s’enquiert de la situation : depuis combien de temps vous êtes là, est-ce qu’il y a une chance que votre problème se solutionne, etc. Je me retrouve rapidement avec 20 personnes autour de moi, fascinées par mon vélo et a priori bien intentionnées, mais qui tripotent mon compteur, ma carte, mes roues… On fait toujours risette, en essayant de se trouver un allié dans la foule.
Et puis après 5 minutes, on nous invite tout naturellement à passer. On nous aide à soulever les vélos par-dessus les pierres, on nous fait de grands gestes d’au-revoir en nous souhaitant bonne route. Voilà, c’est passé, ouf ! Ce scénario se reproduira presque une dizaine de fois dans la journée, avec quelques variantes : des fois ce ne sont pas des pierres mais des arbres qu’il faut enjamber ; parfois il y a l’alcoolique du village qui se fait raisonner par ses collègues, parce qu’il veut jeter des pierres sur les gringos.
Andahuaylas, ville fantôme
Il y en a qui on moins de chance. Nous passons un col à 4000, à trois heures de vélo du dernier village. On rencontre une femme et ses deux filles de 15 ans. Elles sont à pied avec leurs valises à roulettes. Elles sont descendues du bus au dernier bloqueo et rejoignent Andahuaylas à pied. Nous y seront dans l’après-midi, elles peut-être après-demain… En attendant, elles ont passé la nuit abritées dans une maison en ruine, sans sac de couchage évidemment. On leur laisse tout notre pain et de l’eau, en leur souhaitant de trouver un camion pour les avancer.
On arrive à Andahuaylas fatigués nerveusement d’avoir fait risette toute la journée. Au début, on est très mal à l’aise, il y a quelque chose qu’on ne sent pas… Et puis on comprend : il n’y a aucun taxi, bus, voiture, mobylette. Tous les véhicules qui tentent de prendre la route sont poursuivis par les enfants qui leur lancent des pierres en criant paro, paro !
. Les grilles des magasins sont à moitié baissées, pour pouvoir quand-même laisser passer quelques clients.
Dans notre hôtel, il y a une réunion de femmes du quartier qui envisagent la suite du bloquage général : comment s’alimenter correctement si les magasins arrivent à bout de stock, comment contenir les enfants, etc.
A la télé, le ministre des transports indique les routes alternatives qui ne sont pas encore bloquées, et les passagers des bus grande-ligne se plaignent parce que les prix ont triplés, pour compenser le manque à gagner…
Sortie de secours
On décide de continuer, de toute façon on est au milieu de rien : Andahuaylas est à mi-chemin entre Cusco et Ayacucho. En sortant de la ville à 8h30, on entend l’hélicoptère de la police qui vient préparer l’arrivée du premier ministre pour les négociations. Et dans la montée, on croise de nombreux camions chargés de campesinos, drapeaux péruviens au vent, qui descendent pour la réunion.
Finalement, il semblerait que les belligérants aient trouvé un accord : dès midi, le paro était suspendu et les bloqueos ouverts. Quels ont été les termes de cet accord ? Pour nous, ça reste un mystère, on n’a rien compris à ce qu’en disait la presse. Mais la situation reste tendue, car les campesinos demandaient la tête du premier ministre, et il est toujours en poste.
De plus, tous les gens avec qui nous avons discuté pendant ces 10 jours dans le Pérou central se plaignent du président et de sa politique, qui délaisse les campagnes. Les opposants accusent le gouvernement de vendre toutes les ressources naturelles et touristiques péruviennes aux entreprises chiliennes.
Une nouvelle grève génerale est programmée aux alentours du 08 juillet. Cette fois, on sera loin de l’agitation, partis pour 10 jours de trek sur le tour de la Cordillère Huayhuash. Silence radio jusque-là, donc.




























