Emma, t’es froide comme le carrelage de mes WC*

Emma, c’est la tempête qui a balayé le centre de l’Europe et une partie de la France le samedi 1er mars. Emma nous a cueilli à 2500 mètres d’altitude pendant notre raid autour du Viso, en Italie. Ambiance.

Ce Tour du Viso à ski se déroulait à merveille. Le gardien du premier refuge nous avait indiqué deux belles variantes alpines, et il nous avait donné le dernier bulletin météo : beau temps stable jusqu’à la fin de nos quatre jours de raid.

La veille, après le passage de la Traversette, nous étions remontés sur ses conseils par un joli couloir vers le refuge Giacoletti, avant de traverser vers le refuge Quintino Sella, sous la face sud du Viso.

Nous étions absolument seuls. Les refuges du versant italien n’étant pas gardés, il faut porter repas, gamelle, réchaud, et assez de gaz pour faire fondre de la neige. Ça calme les ardeurs : personne dans les refuges, personne dans les pentes que nous arpentons.

De l’air

Le vent s’est levé vers 4h00 ce matin. Ça m’a réveillé. En refuge, surtout dans les petits refuges d’hiver mal isolés comme celui de Quintinno Sella, on a l’impression que c’est la tempête dès qu’il y a un peu d’air dehors. Lorsque nous quittons le refuge, il y a effectivement du vent, mais rien d’alarmant : des rafales comme on peut en avoir en montagne.

Pendant que nous remontons, skis sur le sac et crampons aux pieds, le couloir de la Sagnette (deuxième variante proposée par le gardien du refuge du Viso), l’alerte orange fait le tour des radios et des sites d’information : la tempête Emma menace. Nous n’en savons évidemment rien, notre téléphone ne capte aucun réseau, qu’il soit français ou italien.

Dans le dortoir

Arrivés au col de la Sagnette, il fait toujours beau, mais nous commençons à comprendre ce qui nous attend. Plusieurs centaines de mètres plus bas, le sentier Ezio Nicoli que nous devons suivre, plonge vers la vallée. A l’endroit où il plonge, le vent recrache sur plusieurs mètres de hauteur un rideau de neige arrachée aux pentes inférieures…

Le sentier Ezio Nicoli emprunte un canyon étroit, encaissé et raide, qui serpente entre de gros blocs. Dans le canyon, le vent vient tantôt du haut, tantôt du bas, au gré des rafales. Les cristaux de neige gelés qui tourbillonnent nous giflent, et Marie se fait même arracher ses skis des mains par une bourrasque qui nous arrive aussi violemment que le souffle d’une explosion. Pourtant, ce sera le plus beau moment de ski de ce raid ! Et ce ne sera qu’un apéritif par rapport à ce qui nous attend encore.

A la sortie du canyon, nous bifurquons plein sud pour remonter vers notre abri de ce soir, le refuge Vallanta. Vu l’orientation, nous pensions être tranquilles jusqu’au refuge. Que nenni…

On voit arriver les rafales de loin, dans cette longue vallée qui monte paresseusement sous la face ouest du Viso. A chaque nuage de cristaux qui descend en tourbillonnant, on stoppe, s’arc-boute contre la charge le temps qu’elle passe, puis on reprend. A plusieurs reprises, le vent réussi à s’engouffrer sous nos skis : même Yann et moi nous faisons alors retourner comme des crêpes et roulons en arrière.

Sous la Sagnette

Après environ deux heures de montée et de lutte, nous débouchons derrière une épaule et tombons enfin sur le refuge. ll est là, à 200 mètres. Est-ce la tempête qui enrage de nous voir nous en sortir à si bon compte, ou simplement la configuration des lieux (le refuge est au bord d’un lac) qui n’offre plus de résistance à sa puissance ? Les rafales redoublent de violence, nous ne tenons plus debout.

Passage à tabac

J’essaye de me relever cinq, six fois… impossible. Le jeu ne m’amuse plus. J’ai l’impression de me battre contre un adversaire invisible, qui me ballotte comme un poids plume. Le refuge est à portée de main, il faudrait environ deux minutes pour l’atteindre à pied en été. Mais nous ne pouvons plus nous relever, et sans skis nous nous enfonçons jusqu’à mi-cuisses dans la neige. Nous ne pouvons quasiment plus nous parler tellement le vent hurle. J’attrape les skis de Marie, qui, de fatigue et de lassitude, était prête à les abandonner. Et je commence à ramper dans la neige… Lorsque les rafales se font moins fortes, je me mets à quatre pattes pour avancer plus vite. Le vent prend dans les spatules des skis et me tire sur les bras, ça en est douloureux.

Le canyon du sentier Ezio Nicoli

Une nouvelle rafale et je m’affale derrière un bloc, plus ou moins à l’abri du souffle. Je me retourne pour voir si Marie et Yann suivent. Ils sont terrés derrière un muret, agrippés à deux mains au parapet pour ne pas s’envoler. Plusieurs fois, en tentant d’avancer, Marie se fait balayer et roule sur elle-même. J’ai l’impression d’être dans une scène de bombardement !

Le refuge, enfin !

Comment avons nous fait pour rejoindre le refuge ? Des fois je me le demande… En tout cas nous avons mis plus d’une demi-heure pour parcourir les 200 derniers mètres !

Dans le refuge, les deux alpinistes italiens qui sont là ne parlent que trois mots de d’anglais et aucun de français. Nous leur demandons s’ils ont le bulletin météo.

– Météo ?

– tomorrow, wind forte
(et il fait signe avec les mains que ça monte)

– and monday ?

– snow

– …

Le lendemain, réveil à 6h. Le col de Vallanta n’est qu’à 350 mètres de dénivelée. C’est le passage le plus court vers la France et vers la voiture. Mais si la tempête persiste, il sera infranchissable. Après le tabassage en règle de la veille, on se sent vulnérables… Le vent est encore fort, mais incomparable à ce que nous avons connu hier. Nous nous engouffrons dans la fenêtre météo.

Départ de Vallanta

Lundi matin, au bureau. On est contents d’être là, plutôt que coincés par le vent et la neige à Vallanta. En racontant notre aventure aux collèges, la scène paraît surréaliste, on a presque l’impression d’avoir vécu un film…


Malgré les caprices d’Emma, le Tour du Viso était un raid vraiment superbe, alpin et sauvage. La descente du canyon du chemin Ezio Nicoli a été un grand moment de ski. Vous pouvez consulter notre itinéraire ici.

Toutes les photos de ce raid sont sur Flickr.
Les photos de Yann sont sur Picasa.


* Emma, c’est aussi le nom d’une chanson de Matmatah.

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11 réflexions sur “Emma, t’es froide comme le carrelage de mes WC*

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